Samedi 18 février 2012 6 18 /02 /Fév /2012 17:01



<  Rien n'est jamais fermé sinon ses propres yeux  >

forêt.leila.guyane (2)
    Guidé en Amazonie, 2004, par celle qui me fit devenir père, Leila, 9 ans

Avant tout je remercie cette sœur d’âme Jenny Cahen sans qui ce blog, cet espace de témoignages , n’eût sans doute point vu le jour.

 Nous partageons de nombreuses complicités, la passion du voyage, le goût immodéré des rencontres et de la plongée dans les profondeurs de l’humain. Et comme bientôt vous le découvrirez sur ce blog, à travers de petites vidéos, cette femme est douée d’élans peu communs : pour approcher du dedans la cécité et les perceptions autres. 

Par exemple elle n’hésitera pas à occulter sa vision et à prendre tous les risques en   se confiant à un aveugle comme guide.

En effet de temps en temps nous partageons notre goût de l’aventure  en nous lâchant tout deux en aveugle dans une ville inconnue ; ainsi Jenny traverse à mon bras des rues grouillantes de véhicules, tente de décrypter notre environnement avec les autres sens et les antennes de l’intuition, découvre les comportements des passants qui nous aident de-ci-delà, les difficultés de faire du shopping, les appréhensions mais aussi les éclats de rire sur des méprises, le goût d’une bière à une terrasse quand l’attention est accrue, etc, etc, mais elle en parlera elle-même sous peu.

 Et même si cela n’est pas raisonnable, j’ose dire que notre relation n’a pas débuté le jour où nous nous sommes rencontrés ! Une telle affirmation n’implique chez moi aucune croyance, mais bien plus une évidence qui se dérobe si je cherchais à la justifier !

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Et puis je remercie ces étudiants qui me prirent à bord de leur voiture alors que j'auto-stoppais, un peu égaré, avec ma canne blanche dans la campagne.
J'avais dix-sept ans, je me croyais très malheureux, je voulais partir en Indes, j'étais seul, et vous m'avez hébergé, nourri, redonné confiance.

Et, sans la confiance, confiance ne reposant sur rien de tangible, aucun élan ne m'eût jeté sur les routes incertaines du vaste monde.

 Merci à tous les amis et inconnus.
Ce tour du monde sans vous n'aurait jamais pu se réaliser.

Un instant, en ski, en tandem, vous m'avez prêté votre regard  et cela m'a  permis d'aller de l'avant, d'éviter un obstacle, de voir dans vos yeux en
quelque sorte.

J'avais déjà vécu parmi les chercheurs d'or en Amazonie, des hommes hors-la-loi, voyagé en auto-stop à travers les cinq continents, parfois sansle sou, j'avais été agressé par des  fous, dormi sur des toits de train au Soudan, souffert de la  soif dans le désert, j'avais été naufragé en mer de Chine, m'étais égaré en hiver dans une ville suédoise sous la tempête de neige, seul avec ma fidèle canne blanche, j'avais perdu la raison à plus de 5000 mètres d'altitude, suite à un effort trop intense,  mais je ne m'étais jamais encore retrouvé à poil devant l'évidence hurlante que tout ce que j'avais réalisé je l'avais fait grâce à votre solidarité bienveillante.

 De même qu'il y a des gens qui sont morts à 25 ans, morts avant même de vivre, endossant et répétant l'existence des autres, il y a des oiseaux de mon espèce qui un temps se sont crus planant au-dessus de l'ordinaire. Un jour ils touchent enfin terre et réalisent que c'est l'humanité entière qui les a portés et pas uniquement leur volonté propre.

 Ni le braquage à Amsterdam avec trois couteaux menaçants, braquage commandé par un junky en manque, très craint pour sa violence par ceux qui comme moi vivaient dans la rue, ni la méprise d'un truand ivre qui me tenait en joue en criant qu'il allait m'occire de la même manière que j'avais assassiné son compagnon, ne m'impressionnèrent autant que cette évidence : moi sans toi je ne fais rien, rien ou si peu.

J'ai eu beau escalader des volcans perdus dans les nuages, traverser des déserts, reste que lorsque je dois acheter un produit quelconque dans un libre service, s'il n'y a personne pour me guider, cet ordinaire projet ne peut aboutir.

Mais les impossibles de l'un se transforment toujours en possibles grâce à une nouvelle rencontre.
 
 Aujourd'hui il est pour moi temps de remercier et de célébrer l'évidence, qu'aveugle ou pas, pour faire, toi et moi sommes interdépendants.

 Prendre sans donner, piller les ressources fossiles, s'enrichir au détriment des autres, agir comme si autour de nous ou après nous il n'y avait rien, se croire supérieur au voisin  ou à une autre culture, race, religion, juger, exclure, voilà une des manières de créer l'enfer.

Ce qui crée l'enfer, l'enfermement, c'est la croyance dans le plein pouvoir de ma seule volonté égotique.

Comprenons que l'enfer n'est pas un lieu, mais la distance que nous maintenons entre nous et l'instant présent, nous et l'autre.

L'enfer c'est une des millions de façons de ne pas nous aimer tel que nous sommes, tel que les autres sont, un refus de l'instant exprimé par un sentiment d'incomplétude.
Sa signature est celle de la souffrance émotionnelle ou morale.

 La voiture que tu conduis, la montre que tu consultes, tout est le fruit d'une collaboration entre les uns et les autres.
 Ce que nous respirons, l'oxygène, nous le devons aux arbres, aussi à ceux qui les ont plantés.

 J'étais aveugle et pour transformer cette différence en handicap, on me disait de ne pas m'en faire, que mon existence était déjà toute tracée.

Il y avait peu de choix si j'écoutais le passé des uns et des autres : rempailler des chaises, la kinésithérapie, professer la musique, accorder des pianos, et peu d'autres alternatives. Et ces orientations professionnelles ne réveillaient en moi aucun enthousiasme.

Je n'avais pas soif d'une vie moult fois vécue par d'autres, je me sentais l'âme d'un pionnier qui désirait être créateur de son chemin de vie.

 
Je ne réalisai pas encore que sans vous, Kensu cet enfant tibétain avec qui je courais à travers les rizières Népalaises, Dominique qui m'enseigna les rudiments de la planche à voile dans un lagon du pacifique, Juana cette indienne Quechua du haut plateau andain, tous ces villageois au centre de l'Afrique qui me guidèrent avec un naturel qui n'attend pas de paiement en retour, ce berger dans les montagnes afghanes qui me porta sur son dos dans une passe très accidentée, Jérôme qui me prêta sa main souple et directrice pour évoluer dans les oueds pierreux au Yémen, Marie, ma femme, et sa bienveillance alors que nous auto-stoppions entre la Colombie et le Canada, ce conducteur qui me sauva la vie alors qu'avec Jean-Claude nous étions totalement déshydratés dans le désert du nord Soudan le 21 juin 1977, ce pilote de bateau qui nous sauva la vie alors que nous étions naufragés en mer de Chine, etc., etc., sans vous madame et monsieur qui m'aidez de-ci de-là, sans vous tous je n'aurais pas vécu cette Vie qui est incandescent désir d'Elle-même.

planche-a-voile.jpg    Nouvelle Calédonie .....initiation à la planche à voile

A cette époque où la plainte est le masque presque bienséant à exhiber, j'élève ma gratitude pour toutes ces relations  qui souvent passent inaperçues, ces mains anonymes qui remettent l'aveugle sur le trottoir, ce paysan de l'Afrique sud-sahélienne qui partage son assiette de mil avec l'étranger de passage, sans oublier le pickpocket de Manille qui
en me délestant d'une poignée de dollars ne m'enleva rien d'essentiel.

 Car je ne quitte jamais des yeux (ceux du dedans) que, si sans vous je ne peux pas faire grand chose, avec ou sans argent, seul ou accompagné, dans l'opulence ou dans la galère, ça ne change rien à ce que Je Suis, ni n'ajoute ni ne retranche quoique ce soit.

Merci à vous tous.

Par Jean-Pierre Brouillaud - Publié dans : Général
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